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vendredi, juin 01, 2007

Un poème de Christine Harel: mon coeur arc-en-ciel et une nouvelle: Le ciel des léonides


MON CŒUR ARC-EN-CIEL

Un lundi 26 février,
Je m’en souviens très bien,
J’avais décidé
Que ce serait la fin.
J’ai fait ses valises,
Les ai déposées au moulin,
Je lui ai téléphoné
Et j’ai déclamé:
« Adieu, c’est fini. »
Il semblait étonné,
Presque amusé ;
Il croyait à une plaisanterie.
Et moi,
Mon premier jour de liberté,
Je le savourais à l’envie.

Depuis que c’est fini,
Entre moi et lui,
J’ai le cœur arc-en-ciel.
Depuis qu’il est parti
Pour une autre vie,
J’ai le cœur plein d’hirondelles.

Bien sûr,
Il fût triste,
Puis agressif,
Abrasif ;
Mais moi,
J’étais tellement bien
Que je volais, planais,
Haut dans le ciel si beau,
Plein de mes rêves indigo.

Depuis que c’est fini,
Entre moi et lui,
J’ai le cœur arc-en-ciel.
Depuis qu’il est parti
Pour une autre vie,
J’ai le cœur plein d’hirondelles.

Bien sûr,
Il se sentit
Abandonné,
Incompris,
Détesté.
Mais moi,
J’étais tellement heureuse
Que je fusais vers l’origine de l’univers,
Que j’explosais en plein vol,
Répandant mes cendres dans le ciel des galaxies,
Supernova à la rose cosmique pourpre.


LE CIEL DES LÉONIDES


Elle détestait manger sur une table sale. Avant.
Maintenant, elle s’en foutait.
Avant, c’était au temps de l’amour explosif, expansif, extraordinaire. Avec lui. C’était l’emphase et l’extase. Le pire et le meilleur en même temps. C’était, comme il disait « les jours de gras ». Aujourd’hui, il y avait quatre enfants en pagaille dans la maison. Du bordel partout. Mais le plus dur, c’était son cœur : il était énervé, fatigué, lassé par les guerres intestines. D’ailleurs, elle lâchait des gaz de plus en plus sonores et denses. À quarante-cinq ans, elle se sentait comme une grosse petite vieille. Elle avait des plis de gras, un ventre gonflé et des seins affaissés. Ce matin, elle avait osé se regarder dans la grande glace de l’armoire. Bueurk ! La semaine dernière, elle avait rendu visite à sa mère. Cent dix kilos ! Sa mère qui s’évertuait à maigrir pour grossir encore plus. Hier soir, au téléphone avec elle, une énième conversation sur le thème maigrir « c’est dur / je mange plein de poissons/ je voudrais perdre plus avant l’hiver/au début, j’ai perdu vite et maintenant, plus rien etc. »
« Ça ne va pas ; ça ne va vraiment pas. » pense-t-elle, en regardant sa tête dans le miroir de la salle de bain. Pas coiffée, des nœuds dans sa longue chevelure noire, des yeux bleus lavés à l’amertume, une bouche, encore belle mais bordée de tristesse. « Et pourtant, il suffirait d’un peu d’amour pour que j’embellisse à nouveau. » Un peu d’amour… Mais lorsqu’elle le voyait, le matin, emmuré dans sa radio anglaise, elle n’avait plus rien envie de lui dire. Plus rien. Au contraire, des tonnes de reproches se précipitaient au bord des lèvres. Elle les retenait; du moins, la plupart. Oui, « les jours de gras » s’étaient envolés. À présent, il ne restait plus que les jours maigres.
  • Maman, regarde ma cathédrale !
Extrêmement fier, son petit garçon de trois ans se tenait près de sa construction de cubes en bois, presque aussi haute que lui. Dès l’âge de deux ans, Merlin était fasciné par les édifices religieux, surtout les énormes cathédrales. « Ce gamin est fou ; comme son père ! Un véritable extraterrestre ! »
  • Oui, mon chéri ! C’est magnifique !
Soudain, les chiens aboyèrent. Elle regarda par la fenêtre.
Il posa son vélo rose fluo contre le mur de l’écurie et traversa la cour en chantant une chanson de Sting « Every breath you take ». Grand, mince, d’épais cheveux noirs, le nez droit, des yeux d’aigle, vert mousse des bois ; celle, toute douce, qui donne envie d’y poser la joue.
  • Mais il est beau ! s’exclama-t-elle, tout haut, le nez collé à la vitre. Comme si elle l’avait complètement oublié.
  • Hein ? Qu’est ce que tu dis, maman ?
  • Je disais que ton père est beau.
  • Ah bon… Et moi aussi, je suis beau ?
  • Bien sûr, mon chéri. Tu es un adorable mignonnet.
La porte s’ouvrit. Il était là, sur le perron ; un peu méfiant, ne sachant pas si elle était d’humeur plaisante.
  • Hi ! jeta-t-il, d’une manière qu’il voulait le plus désinvolte possible.
Elle le regardait, les yeux écarquillés.
« What’s up again with her? Why is she looking at me like that?”
De l’émerveillement dans le regard.
« I don’t like when she is like that. »
  • Tu ressembles à une folle, lui dit-il, légèrement moqueur.
  • Ah, tu crois…Peut-être… Figure-toi que j’étais en train de m’apercevoir que tu es beau.
Sa voix calme et sérieuse, elle plongea son regard dans son vert doux.
  • Ah… émit-t-il faiblement.
« She’s really crazy. »
  • Veux-tu une plutôt bonne tasse de thé ? s’enquit-elle, d’une voix presque douce.
  • Yes…
« Oh my goodness, she’s completely nuts. »
Il avait perdu l’habitude qu’elle lui parlât ainsi. Il avait perdu plein d’habitudes du temps des « jours de gras. » Il s’en rendait compte maintenant. L’amour entre eux s’était doucement fait la malle, emportant les doux mots de « princesse », « chérie », « darling », les « je t’aime » et les baisers furtifs dans sa nuque, les chansons d’amour, les mains serrées, même les bols de porridge fumant du matin. Il ne s’en était même pas aperçu. Un Énorme Malentendu s’était assis entre eux. Écrasant les derniers mots de tendresse, jusqu’aux glissements de doigts sur ses cheveux. Et là, maintenant, il n’en savait pas la cause mais il avait envie de caresser son épaisse chevelure couleur de nuit. Il voulait y déposer ses baisers comme des étoiles et l’illuminer tel un ciel des Léonides. Sans s’en rendre compte, il s’était assis sur Panda, le gros chat noir et blanc.
  • Papa, you’re sitting on Panda ! Cria son fils.
  • What?
D’un bond, il sauta en l’air, le jeans déchiré aux fesses par le chat.
  • God damnation! What is this?
Le petit garçon avait pris Panda dans ses bras et lui murmurait: “Oh, mon Panda; mon Panda à moi…”
Elle regarda Anthony, un rire commençait à dévorer ses yeux puis il descendit jusqu’au nez et atterrit sur sa bouche. Pleinement, librement. Elle riait. Cela faisait une éternité qu’il ne l’avait pas vue s’esclaffer ainsi. Et, mon dieu, comme elle était belle dans ce rire d’enfant. Il avait oublié comme elle était splendide. Alors, pour la voir encore belle, il fit mine de frotter ses fesses et dit :
- Et moi, personne ne s’occupe de moi !
- C’est ta faute papa, il ne fallait pas t’asseoir sur Pandi-Panda.
Il la contemplait toujours et elle aussi. Ils se regardaient vraiment. Et il leur faisait du bien, ce regard. Il leur réchauffait le cœur. Doucement, presque titubant, ils s’approchèrent l’un vers l’autre. Leurs mains se frôlèrent, se touchèrent, se caressèrent. C’était si bon. C’était la vie qui revenait, les « good old days ». Leurs corps se collèrent, s’imbriquèrent, s’allumèrent. Le feu, de nouveau, était en eux. Après tant d’errance, ils se retrouvaient. Alors, ensemble, ils baissèrent leurs paupières et s’embrassèrent comme au premier jour. Aussitôt, le petit garçon courut, le gros chat dans les bras, appeler ses sœurs, du bas de l’escalier :
  • Eh, venez voir ! Ils s’embrassent ! Venez ! Nous avons gagné !
À l’étage, des voix :
- Quoi ? Qu’est ce que tu dis ?
- Qu’est qu’il y a ?
- Tu me déranges, Merlin.
L’enfant, fier et rouge de bonheur, le chat ronronnant dans son cou :
  • Mais venez voir ! Papa et maman s’embrassent ! Ça a marché, notre magie !
  • Chut ! Ne crie pas si fort ! Il ne faut pas qu’ils apprennent notre secret, chuchota Rose ; une jeune fille aux longs cheveux blonds bouclés.
Elle descendit l’escalier souplement, caressa le chat, prit son frère par la main et tous les deux, marchèrent vers la cuisine ; suivis de Perle et d’Annabelle. Quatre têtes d’enfants se glissèrent par l’interstice de la porte de la cuisine.
Leurs parents, enlacés, s’embrassaient à n’en plus finir.
  • Nous avons réussi, murmura Rose, l’aînée.
  • Oui, laissons les tranquilles, prononça tout bas Perle, la seconde.
Tous les quatre, ils montèrent, silencieusement les marches de l’escalier. Arrivés à l’étage, ils grimpèrent à l’échelle menant au grenier où, à la queue leu leu, ils marchèrent sur la pointe des pieds. Cela faisait partie de leur cérémonial. Ils s’arrêtèrent devant un énorme coffre en chêne vermoulu.
  • C’est ton tour Annabelle, dit Rose, la voix aérienne.
La petite fille aux yeux bleus, la seule à avoir hérité du regard de sa mère, leva le couvercle et plongea prestement les mains dans l’antique malle. Les trois autres, muets, presque recueillis, se tenaient autour, observant minutieusement les manipulations de leur sœur. Elle en sortit une sorte de scène de théâtre fabriquée en carton, peinte par leurs petites mains. Il y a avait un homme et une femme, s’embrassant, quatre enfants formant une ronde autour d’eux, un gros chat noir et blanc endormi sur un canapé, une cathédrale de cubes, un vélo rose. Collé sur le côté droit : un morceau de tissu en laine beige venant d’une chaussette de leur père et, punaisé sur le côté gauche, un chouchou violet strie d’argent – chouchou que cherchait désespérément leur mère depuis bientôt deux semaines pour attacher sa lourde chevelure -. La fillette posa religieusement le petit théâtre sur le plancher poussiéreux, juste sous la lucarne. Une douce lumière vespérale, orangée bordée de mauve, illumina la petite scène. Alors, les enfants formèrent une ronde et psalmodièrent des mots, des bouts de phrases :
  • Papa et maman, ensemble (bis)
  • Feu ; cheveux ; jours de gras
  • Amour ; ensemble (bis)
  • Baiser long
  • Papa et maman restent ensemble (bis)
Chacun toucha de l’index droit le bout de chaussette, le chouchou puis embrassa son doigt. Enfin, d’une impulsion, ils tendirent le bras droit vers le centre de la ronde, touchant l’index des autres. Et ils frottèrent, frictionnèrent leurs doigts ensemble. Ce rite dura presque dix minutes. Puis ils rangèrent chacun leur doigt brûlant dans leur main.
  • Nous avons réussi ! répétait Arthur inlassablement.
  • Oui, la magie a opéré. Tu as eu raison, Arthur, de construire ce théâtre magique, dit Perle, de sa voix toute chantante. J’aimerais bien posséder tes pouvoirs.
  • Mais tu les as, Perle rare, tu les as, lui affirma son petit frère. Et tu le sais… Tout le monde les a.
Alors, en silence, Arthur rangea soigneusement le théâtre dans le coffre puis descendit l’échelle, suivi de ses trois sœurs. Toujours ensemble, ils se dirigèrent vers la cuisine. Là, allongé sur le canapé, leur père déposait des étoiles dans les cheveux de leur mère.
Le ciel des Léonides s’étalait sous leurs yeux émerveillés.
Le bonheur était revenu dans la maison, au bout du chemin.

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