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dimanche, septembre 23, 2007

Journée Aurevillienne du 22 septembre 2007,Conférence de M.Michel Lécureur

Avec concision et brio, M. Michel Lécureur a présenté l'ouvrage dont il est co-auteur, et qui constitue le préambule à une biographie de Barbey, à paraître chez Fayard . Barbey d'Aurevilly, l'ensorcelé du Cotentin, Magellan et Cie comprend trois parties : -Les lieux -les personnages -les coutumes, la population D'ores et déjà, deux énigmes s'offrent à sa perspicacité de chercheur: Barbey a-t-il réellement été élève au collège de Valognes ? La maison de la place du fruitier où vécut son oncle , le Chevalier de Montressel, dite "maison natale" mérite-t-elle vraiment cette dénomination ? S'il admire l'imagination- débridée- de Barbey, le chercheur, quant à lui doit faire le tri entre les informations, plus ou moins sérieuses : la biographie à venir se propose de répondre à ces questions

L'église Saint-Louis de Carteret, un des lieux d'"Une Vieille Maîtresse"

3-Visite des lieux aurevilliens -Barneville -Carteret et "une vielle maîtresse "

M.Michel Pinel a d'abord fait l'historique de la construction des trois églises de Carteret, insistant sur l'église Saint -Louis, cadre de l'une des scènes du roman .
MMe Isabelle Barré en a résumé l'intrigue et lu le passage où Hermangarde, anéantie par l'infidélité de Ryno et la perte de son enfant mort-né prie la Vierge dans cette chapelle.

Le manoir de Carteret, "Nid d'Alcyon d'Ermangarde et Ryno"

4-
Le Manoir appartenait aux cousins Lefèbvre d'Anneville, où Barbey passait ses vacances , ce qu'il évoque dans sa Correspondance (Lettres à Elisabeth Bouillet)
Si l'on confronte les descriptions du manoir avec la réalité, on mesure la manière dont Barbey concentre des détails vrais pour les grandir et leur donner une note romanesque , voire romantique ...
"Ce château, d'un aspect sévère, est bâti sur le bord de la mer, au pied d'une falaise qui le domine. La mer est si proche qu'à certaines époques de l'année , elle vient battre le mur de la grande cour , construit en talus, pour mieux résister à l'effort des vagues . " (p. 356, La Pléiade)(...)
"Les premières maisons de ce village- le manoir de Mme de Flers en est une - sont presque toutes enceintes d'un mur de cour ou de jardin, avec un escalier extérieur et intérieur qui conduit sur le galet du rivage et dont la mer- dans ses grands pleins - gravit et bat les marches comme celles des escaliers de Venise."(p.371)Cette demeure devient, dans le roman, celle de la Marquise de Flers, grand-mère d'Hermangarde et la jeune femme vit le début heureux de de sa lune de miel dans ce "nid d'Alcyon": "cette mer enflammée comme son âme, cette soirée, aux ardentes mélancolies, qui répondit si bien à tout ce qui brûlait en elle, lui sacrèrent ce petit village de Carteret où elle venait cacher sa vie". (P373, La Pléiade)

Comment ne pas voir un double de Barbey en l'aventurier Marigny,"né près de la mer(qui) avait été élevé, les pieds dans son écume "et de tous les souvenirs de son enfance, l'idée du temps passé en face de l'océan était le seul qui ne le faisait pas souffrir" ?(P.368) Passage à rapprocher du Memorandum du 13 décembre 1864:"Ai revu la mer- ma mer, que je pourrais orthographier ma mère; car elle m'a reçu, lavé et bercé tout petit" Note de Jacques Petitdans l'édition de la Pléiade, reprise par Mme Isabelle Barré.

Cependant, ce bonheur sera éphémère, Vellini, la vieille maîtresse aura raison de l'amour et de la fidélité de Ryno, et l'un des signes annonciateurs du malheur sera le Criard (Chapitre VII), "superstition de ces rivages "(une ) de ces légendes semblables à celles que Walter Scott nous a rapportées de l'Ecosse"
-"Mais ce n'est pas un cri d'homme que nous avons entendu, fit Hermangarde sur qui le cri avait produit un effet de terreur inexplicable"(...)
Et Ryno a beau vouloir rassurer Hermangarde, "il savait bien qu'elle ne s'était pas trompée, et même il savait de quelle poitrine ce cri étrange était sorti"(p.415)



Le manoir de Carteret, , le"Nid d'Alcyon" dans "Une Vielle Maîtresse", lectures

Photos personnelles :
Au centre des groupes, M.Michel Pinel donne des informations d'ordre historique , MMe Isabelle Barré lit et commente des extraits d'une Vielle Maîtresse (1851)Faisons abstraction du parking aménagé qui sépare nettement la demeure du havre proche, imaginons les flots qui battent le mur- toujours présent - et les escaliers (rêvés par Barbey?) enfin , pour recomposer ce paysage romantique, digne de Walter Scott, replaçons le manoir "au pied de la falaise" !

Graffard, dernière demeure de Madame de Mendoze, dans "Une Vielle maîtresse"





C'est dans le cadre du Château Renaissance de la Haye d'Ectot, Graffard, que meurt Mme de Mendoze

Amante délaissée de Ryno de Marigny, qui lui préfère Vellini, puis Hermangarde, la comtesse de Mendoze se retire sur ses terres , à La Haye d'Ectot où la rejoint son ancienne rivale , Vellini. Au chapitre VII, Hermangarde et Marigny , escortant Mme de Flers qui les quitte ,"du haut de leurs chevaux en sueur jouirent longtemps de ce spectacle si bien fait pour un jour d'adieux "avant de croiser un "coupé noir, élégant et simple " et "son impétueux attelage "devant lequel ils s'effacent . Ils viennent de rencontrer le signe annonciateur de la fin de leur amour : ils reconnurent, dans la voiture ,Mme de Mendoze, qui "n'était plus que le spectre d'elle -même"



(...)
"Voilà l'Amour et ses transes" 
se dit Hermangarde tandis que" son heureux époux n'avait pas d'émotion au service de Mme de Mendoze. S'il était ému, c'est qu'il avait vu une autre femme dans le coupé de la comtesse. Il avait reconnu Vellini."Or, dans le chapitre XII alors que Ryno a secrètement renoué avec Vellini et que sa jeune épouse souffre de son silence, elle s'etonne d'entendre une "cloche lointaine qui sonnait, dans un coin de l'horizon, pour les morts " Le domestique lui répond "- C'est à la haie d'Ectot(..) Mme la comtesse de Mendoze est morte hier" .
Hermengarde "devenant pâle et regardant son mari, qui , lui aussi pâlissait," songe:"Hélas! Je ne suis pas plus aimée que vous, maintenant, MMe de Mendoze. Si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengée "Dans ce même chapitre, dans une " lettre bizarre, digne de l'être qui l'avait écrite "Vellini relate à à Ryno la mort de la comtesse :"Elle a passé en lisant une millième fois une de tes viellles lettres , tandis que le prêtre récitait dans un coin de la chambre les prières des agonisants (...) Pobre Mujer! L'auras-tu damnée comme tu l'as tuée? Fatal Ryno! Fatal à nous toutes !Prends-tu aussi la vie éternelle ?"




Il faut noter que , dans le roman, si le manoir de Carteret est longuement décrit et joue, en tant que lieu, un rôle prépondérant dans l'action- de même que le village de pêcheurs des Rivières (le Bas-Hamet) où Vellini s'installe pour reconquérir Ryno, le château de la Haye d'Ectot se réduit à une simple localisation en arrière plan tragique et le lecteur ignorera tout de sa flamboyante beauté...
que ces photos  vous feront découvrir







Le château Renaissance de Graffard, la Haye d'Ectot





le château de Graffard, lectures et photo de groupe


Mme Isabelle Barré, présidente de la société Barbey d'aurevilly lit et commente les passages relatant la mort de Mme de Mendoze .



Photo de groupe en souvenir de cette excellente journée, riche sur le plan historique et littéraire, illuminée par un magnifique soleil automnal.
Un grand merci aux organisateurs .
Rendez-vous est pris : le premier samedi de septembre 2008 sur les pas de Barbey d'Aurevilly à Caen .

A suivre : Articles supplémentaires sur un circuit aurevillien: Saint-Sauveur-Le -Vicomte, Ollonde, Blanchelande


Le château d'Ollonde, cadre d'une Histoire sans nom

Le château d'Ollonde, commune de Canville -La Rocque
Propriétaire actuel: le marquis d'Harcourt

"Ni diabolique, ni céleste, mais...sans nom "
1882- Une Histoire sans nom
L'intrigue de ce roman se déroule en deux parties inégales et en deux lieux bien distincts :

Chapitre I à VII, dans une petite bourgade du Forez" dont les montagnes dessinaient un cône renversé ", à l'hôtel de la baronne de Ferjol, "une fille de race normande qu'un mariage, qui avait été une folie d'inclination avait jetée dans ce trou de formica-leo (Ne peut-on entendre Forniqua ?) comme elle disait dédaigneusement en pensant aux horizons et aux luxuriants (luxurieux? ) paysages de son opulent pays ..."

Après avoir hébergé, à l'ouverture du carême un capucin, brillant prédicateur , le Père Riculf, mystérieusement disparu au matin , Mme de Ferjol, qui vit isolée dans la seule compagnie de sa servante Agathe et de sa fille Lasthénie se rend compte, progressivement que l'état de langueur de cette dernière est imputable à une grossesse , inexplicable pour la jeune fille qui ne peut opposer aux questions pressantes de sa mère que des protestations d'innocence, puis un mutisme bientôt proche de" l'idiotisme".Chapitre VIII à XIII . C'est au château d'Olonde que l'austère, la janséniste MMe de Ferjol compte cacher aux yeux du monde cette grossesse déshonorante, "son vieux château d'Olonde, situé dans un coin de pays perdu qui est entre la côte de la Manche et une des extrémités de la presqu'île du Cotentin . Il n'y avait pas alors de grande route tracée allant de ce côté. Le château était gardé par de mauvais chemins de traverse , aux ornières profondes , et aussi, une partie de l'année, par ces vents de sud-ouest qui y soufflent la pluie, comme s'il avait été" bâti en ces chemins perdus, par quelque misanthrope ou quelque avare qui aurait voulu qu'on n'y vint jamais "

Suit un voyage éprouvant, dans une voiture semblable à" un cercueil", au terme duquel le château , comme le silence, enferme les deux femmes dans "la même bière". Ces macabres métaphores sont reprises dans une scène cauchemardesque : Agathe, en pèlerinage au tombeau du Bienheureux Thomas Hélie voit sa route barrée par un cercueil ! Intersigne annonçant le sort de Lasthénie: celle-ci accouche d'un enfant mort-né- que Mme de Ferjol ensevelit dans le jardin- puis finit par succomber,"emportant dans la tombe le secret de sa vie, que Madame de Ferjol croyait son secret "Découvrant du sang sous le sein de la malheureuse, La mère et la servante "ouvrirent le corsage. L'horreur les prit. Lasthénie s'était tuée- lentement tuée- en détail , et en combien de temps ?tous les jours un peu plus, avec des épingles . Elles en enlevèrent dix-huit, fichées dans la région du coeur ."Ce "retour au pays natal" ,voulu par Madame de Ferjol pour cacher "la faute" de sa fille , correspond au "retour du refoulé" puisque se dévoile la propre" faute" de la mère, enceinte - de Lasthénie"- après avoir été enlevée par l'officier qui l'épousera ensuite .



"Elles arrivèrent enfin à Olonde (...) Cette gaieté brillante d'un beau jour d'hiver ( on était en janvier ) comme elle n'en avait jamais vu un seul , même au printemps , dans cette cave des montagnes du Forez où une rare lumière tombait d'en haut comme d'un soupirail, aurait inondé délicieusement son âme, si elle avait eu de l'âme encore, mais elle n'en avait pas assez pour éprouver le bien de cette soudaine douche de lumière. Le soleil clair de ce jour-là, sorti d'une de ces neuvaines de pluie, comme on dit en ces parages de l'ouest, où elles sont si fréquentes, faisait resplendir les masses de ces campagnes, vetres parfois jusqu'en hiver" (...) Folio, p.109


"Malgré les trois personnes qui y étaient revenues, l'aspect extérieur du château ne changea pas . Il semblait toujours qu'il n'y avait plus là âme qui vive pour les paysans qui passaient au pied , et qui n'y faisaient pas plus attention que s'il n'avait jamais existé ."
ils l'avaient toujours vu à la même place , ayant, sous ses contrevents et ses obliques condamnés, la même physionmie d'excommunié, comme ils disaient, expression religieuse des temps antérieurs, profonde et sinistre; et l'habitude de le voir les avait blasés sur cette chose singulière d'un château frappé d'un abandon qui ressemblait à la mort " (Folio, p. 111)


L'énigme est résolue aux chapitres XII et XIII un quart de siècle après ce drame : "Lasthénie était somnambule , comme Lady Macbeth "(...) et c'est dans un de ces accès de somnabulisme que le Père Riculf l'avait surprise, une nuit, sortie de sa chambre et assise dans le grand escalier, endormie là, (...) et que, tenté par le démon des nuits solitaires , il avait accompli sur elle ce crime dont la malheureuse enfant n'avait pas eu conscience dans l'ignorance de son sommeil"

Notons que la médecine reconnaît le syndrome de Lasthénie, en référence au roman deBarbey.

Avant ce dénouement contenant une double révélation, celle Gilles Bataille- ancien épicier de Napoléon- puis celle du Révérend Père abbé de La Trappe de Bricquebec, le narrateur avait multiplié les indices accusant Le Père Riculf .
Aussi amusant que juste est ce commentaire de Monique Nemer ( in les Annales de Normandie, numéro spécial 2585, 4ème trimestre 1984) : dans Une histoire sans nom , aux deux questions portant sur la paternité de l'enfant de Lasthénie et sur la paternité littéraire du roman de Barbey, on peut donner la même réponse: le moine (Riculf et le roman homonyme de M. G. Lewis, chef- d'oeuvre de la littérature fantastique "frénétique")

Inhabituel par rapport aux procédés narratifs de Barbey- pas de récits emboités pour amorcer l'intrigue , pas de narrateur -témoin assimilable à l'auteur - ce roman contient cependant des allusions d'ordre personnel et familial, mise en exergue par M. Jacques Petit:

La petite ville "au pied des Cévennes" (Ses veines ? ) est un souvenir du séjour que fit Barbey à Bourg -Argntal en 1846, le jansénisme farouche de Mme de Ferjol rappelle l'atmosphère familiale :" Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser" , le personnage , l'enlèvement d'une certaine Jacqueline d'Olonde alimenta la chronique de Saint -Sauveur- le - Vicomte, le personnage déconsidéré de Bataille évoque l'ostracisme de la société Valognaise et par -dessus tout , le fantasme du sang reprend l''épisode ( ressassé , romancé?) du cordon ombilical mal noué d'où s'échappait la vie de Jules- Amédée, né le jour des morts .




"

St Sauveur-Le -Vicomte, le château et le buste de Barbey par Rodin

Jules -Amédée Barbey d'Aurevilly, né à Saint-sauveur le Vicomte, le 2 novembre 1808, mort à Paris , le 23 avril 1889 (Doc . Société Barbey d'Aurevilly)



Lettre à Trébutien du 1er octobre 1851, commentant un passage de la Bague d'Annibal

(...)"ma mère m'ayant introduit dans le monde le jour où l'on célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis"
"Je suis réellement né le jour des morts, à deux heures du matin, par un temps du Diable .Je suis venu comme Romulus s'en alla, dans une tempête. Comme Fontenelle, je faillis mourir une heure ou deux après ma naissance, mais il y avait de bonnes raisons pour que je meure avant cent ans . Il paraît que le cordon ombilical a ait été mal noué et que mon sang emportait ma vie dans les couvertures de mon berceau , quand une dame(mon premier amour secret d'adolescent ) amie de ma mère, s'aperçut que je pâlissais et me sauva, non des eaux comme Moïse, mais du sang, autre fleuve où j'allais périr ."

.La maison natale -Hôtel du Chevalier de Montressel, grand-oncle de Barbey, place du Fruitier, aujourd'hui, Ernest-Legrand (Photo, collection personnelle)
la maison familiale, rue Botin-Desylles, où se trouve , au premier étage, le musée Barbey d'Aurevilly (Doc société Barbey)
"Une rue longue et grise.."selon Jules Barbey d'Aurevilly -Fragment

"L'atmosphère familiale était austère, janséniste et ultra".Présentation des Oeuvres romanesques complètes de Barbey d'Aurevilly par Jacques Petit, La Pléiade
"Une éducation compressive avait pesé sur moi sans me briser . Une vielle Maîtresse ( cité par J Petit , ibidem)

Dans le bulletin numéro 2 de la société des amis de Barbey d'Aurevilly , nous pouvons lire:

"Le buste en bronze de Barbey érigé depuis 1954, sur un nouveau piédestal, près de l'entrée du château ,se trouvait avant la guerre sur la place de la mairie (...) l'ancien piédestal, oeuvre de Paul Nénot, l'architecte de la Sorbonne, est toujours conservé à la mairie.
L'érection du monument avait donné quelques soucis à la municipalité, lors de l'inauguration officielle de 1909. En effet, au moment de placer le bronze, on s'aperçut qu'il était creux et qu'il s'enfonçait dans le socle,de granit,plus étroit que lui.
Il fut alors décidé de placer le buste sur un entablement en bois , pour l'inauguration .L'installation, provisoire et peu digne, demeura plus d'un an ainsi . En janvier 1911, le conseil municipal mit en demeure le comité de procéder, dans les 15 jours, au remplacement de la colonne"surmontée d'une planche" sinon celui-ci serait remisé à la mairie. Finalement une corniche du même granit et de bonne dimension fut placée entre le piédestal et la statue.A la mi-février 1911, le buste était placé dans la grande salle de l'hôtel de ville en attendant la fin des travaux "




Saint-Sauveur-le -Vicomte, le vieux presbytère, le musée, le petit cimetière

Un des lieux du roman L'ensorcelée , situé à saint-Sauveur -Le- Vicomte, mais transplanté à Blanchelande, dans une optique romanesque,
Le vieux presbytère
"ou , pour parler comme on parlait dans le patois de la contrée, le vieux probytèreétait aussi redouté que la lande de Lessay elle-même. C'était la ruine abandonnée de l'ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. (...) on disait que c'était un lieu hanté par les mauvais esprits et qu'on y rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient obstinément à côté de vous , dans la route , et qui tout à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers "( P.607, la Pléiade )Voilà une description proche de l'univers du roman gothique! Dans cet endroit marqué par les superstitions et légendes locales , Jeanne le Hardouey- née Feuardent, la fille de Louisine à la Hache- rencontre "un de ces bergers rôdeurs, la terreur du pays , occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres l'herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de manoir "Personnage représentatif du conflit qui oppose les possédants sédentaires et les nomades, ce berger , évincé par le puissant maître le Hardouey se montre insolent envers la fière Jeanne et profère, "d'une voix sinistre :'Vous vous souviendrez longtemps de vêpres d'où vous sortez, maîtresse le Hardouey!"
Or, au sortir de ces vêpres, Jeanne est déjà troublée par la personnalité de l'abbé de la Croix Jugan,( l'ancien chouan , l'abbé de la goule fracassée ) pour qui elle éprouvera une passion aussi vaine que folle, qui la mènera au suicide ...
L'écrivain se plaît à entretenir l'ambiguÏté: hasard ?prédestination ou déterminisme ? Malédiction? le titre,quant à lui, privilégie le fantastique .

Musée Barbeyd' Aurevilly -Caricature
Costumes de Barbey d'Aurevilly dans les vitrines du musée (photos J.P.L)
Le nom de Barbey d'Aurevilly est étroitement lié au dandysme, par ses écrits ( collaboration au Moniteur de la Mode, à la Sylphide, étude Du dandysme et de George Brummel d'abord parue fragmentairement dans ce journal de modes ) mais surtout par son attitude provocante, tant sur le plan moral que vestimentaire .

Sont exposés au musée (selon la plaquette éditée par le comité aurevillien de la Manche , 30 mai 1980)
- de nombreux vêtements: redingote, "limousine"ou cape de "roulier normand" , pantalons, cravates à dentelles, gilets, etc.
- Plusieurs "sticks", dont un à pommeau en lapis lazuli seti d'or, et un autre entièement en ivoire . Un peigne à moustaches en écaille blonde , dont le manche est incrusté d'armoiries en or."



Le petit cimetière
l'abbé Léon Barbey y fut inhumé en 1876.
Les restes de Barbey d'Aurevilly furent transférés le 23 avril 1926 à saint-Sauveur- Le -Vicomte

"C'est le cimetière de l'hospice des pauvres entre les pauvres , de ceux qui n'ont même plus les parents pour réclamer leurs corps . Une dizaine de croix blanches , toutes du même modèle, un if, un bel aucuba plein de graines rouges , sur la tombe de l'abbé; puis une forte dalle avec les armoiries si chères. Un calvaire de granit verdissant s'élève au centre de cet espace qui a peut-être trente pas de côté .(...) Ainsi repose le poète auprès des fidélités les plus pures, les plus dépouillées, les fidélités paysannes ."
Jean de la Varende, cité par Herman Queru , in le Dernier Grand Seigneur




Blanchelande

1852- L'Ensorcelée

'Chapitre II- Un voyageur- dans lequel on pourra reconnaître l'auteur, en quête des récits , traditions et légendes du Cotentin- traverse l'inquiétante lande de Lessay sous la conduite de maître Louis Tainnebouy (dont le nom rappelle celui d'un des fermiers du père de Barbey: Dennebouy).

"Il y avait à peu près une heure que nous chevauchions dans la lande, et le brouillard avait fini par nous envelopper complètement de son réseau diaphane.La lune filtrait dans la vapeur une lumière pâle et incertaine " (p.57, GF)

Tout à coup , la Blanche, jument de Maître Tainnebouy trébucha et se mit à boiter, accident attribué à un sort jeté par l'un "de ces bergers errants qui se taisent sur leurs origines , et qui se louent pour un mois ou deux dans les fermes , tantôt plus, tantôt moins "Contraints à une halte, le voyageur et son guide sont amenés à évoquer la guerre des chouans , le fameux Des Touches , le combat de la Fosse , près de Saint-Lô , l'intrépide Bras-de-Violon dont maître Tainnebouy est le neveu . Or, au dernier coup de minuit résonnent les neuf coups d'une cloche de mauvais présage :

-"  C'est la cloche de Blanchelande qui sonne la messe de l'abbé de la Croix-Jugan (...) Une messe des morts sans répons et sans assistance , une terrible et horrible messe, si ce qu'on en rapporte est vrai ".

 Ainsi se mettent en place dans ce roman la structure narrative des récits emboités, chère à Barbey , la nostalgie d'une époque révolue ( la chouannerie), le personnage et la messe de l'abbé de la Croix -Jugan (titre initial) et le thème ambigu de la sorcellerie .

En 1849, Barbey envisage de créer un ensemble romanesque- qui s'intitulerait Ouest sur
la Normandie à l'époque de la Chouannerie . Pour ce faire, il demande à Trébutien de chercher dans Gerville, Caumont, Cassini, des informations sur l'abbaye de Blanchelande, la lande et l'abbaye de Lessay, La Haye -du- Puits, de même que sur "Les récits, les traditions domestiques, les choses qu'on se raconte de génération en génération , les commérages, tout ce qui peut bien ne pas avoir l'exactitude bête du fait brut , mais qui a la grande vérité humaine d'imagination, le sentiment de la réalité de moeurs et d'histoire "

Négligeant "l'exactitude bête du fait brut", Barbey combine donc réalité, fiction, souvenirs et poésie, notamment dans la peinture des lieux du roman : c'est le cas le vieux presbytère, mais aussi "de la terrible lande de Lessay dont j'ai tant entendu parler dans mon enfance" qu'il recompose à partir de la lande de Mortefemme, à Vindefontaine.3-La butte des bergers à Vindefontaine (L'ensorcelée)

" Le Hardouey y atteignait un de ces replis de terrain que j'avais, si je me rappelle, remarqués dans ma traversée avec Louis Tainnebouy, et il avisa, très bien cachés par ce mouvement du sol, comme une barque est cachée par une houle, trois mauvaises mines d'hommes couchéscomme des reptiles " .

       L'un d'eux- "le pâtre rencontré par Jeanne sous la porte du vieux presbytère " lui montre, dans un miroir, Jeanne et l'abbé de la Croix-Jugan en train de tourner-horrible spectacle- un coeur à la broche !
GF p.173, p.179)

-"Vère, c'est un coeur qu'ils cuisent, fit le pâtre , et ch'est levôtre, maître Thomas le Hardouey !"
2-l'abbaye de Blanchelande
-

Cette photo, prise au crépuscule, n'évoque-t-elle pas le lavoir d'où le maléfique berger retire la coiffe de Jeanne Le Hardouey et "supe" "l'ieau de mort" ?

"Et de fait, le lavoir, encaissé , encaissé par un côté dans l'herbe, étincelait sous de beaux reflets d'agate, sous le ciel d'opale d'une aube d'été. Sa surface lisse et pure n'avait ni une ride , ni une tache, ni une vapeur. Quant à l'autre côté du lavoir, comme l'eau de pluie qui le formait n'était pas contenue par un bassin pavé à cet effet, elle allait se perdre dans une espèce de grand fossé couvert de joncs, de cresson et de nénuphars"(G.F. p.189)





1- l'entrée de l'abbaye
"Plus tard, j'ai voulu me justifier ma croyance, par une suite des habitudes et des manies de ce triste temps, et je revins vivre quelques mois dans les environs de Blanchelande. J'étais déterminé à passer une nuit aux trous du portail, comme Pierre Cloud, le forgeron, et à voir de mes yeux ce qu'il avait vu .Mais comme les époques étaient fort irrégulières et distantes auxquelles sonnaient les neuf coups de la messe de l'abbé de la Croix-Jugan, quoiqu'on les entendît retentir parfois encore, me dirent les anciens du pays , mes affaires m'ayant obligé à quitter la contrée, je ne pus jamais réaliser mon projet ."(G.F.p.250)

Une vielle maîtresse, film de catherine Breillat