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samedi, février 20, 2016

Amour ne fit pas tapisserie (2/2)

Rondeau II

A ce jour de Saint-Valentin
Que chacun doit choisir son pair
Amour, demeurai-je sans  pair
Sans partir à votre butin ?

A mon réveiller au matin
Je n'y ai cessé de penser
A ce jour de Saint-Valentin

Mais Nonchaloir, mon médecin
M'est venu le pouls me tâter
Qui m'a conseillé reposer
Et rendormir sur mon coussin 
A ce jour de Saint-Valentin

Charles d'Orléans (1392-1465)



Poursuivons la visite coquine organisée par Robert Blaizeau, conservateur du musée des Beaux-Art, dans la rotonde, où sont encloses les sept tapisseries des  Amours de Gombault et Macée réalisées dans les ateliers de Bruges à la fin du XVIème siècle.

Dans l'esprit de la Pastorale fort à la mode, cette série relate les amours d'un paysan et d'une paysanne, de la jeunesse jusqu'à la vieillesse en passant par leurs émois amoureux, leurs fiançailles, leurs épousailles, décrits avec maint détail  grivois.

Ainsi, la clientèle aristocratique ou bourgeoise qui possédait et goûtait ces tapisseries "pouvait se divertir en constatant l'apparente désinvolture avec laquelle les gens du peuple parlaient et traitaient de sexualité, ce qui était impensable dans la haute société".

Le jeu consista, ce soir-là, à repérer ces détails, tantôt explicites, tantôt implicites:
robe retroussée, papillon s'envolant, jeu de tiquet, lapin ( dit anciennement "connil " ou "connin", c'est-à-dire par euphémisme. « nature d'une femme » )
et  
fessée...

les  mots et les motifs tissés
parlent 
de ...
sexe,
parfois crûment !

"Puisque je tiens, grosse bergère,
 à découvert votre derrière..."dit Gombault

"Gombault, ta main est trop légère 
et puis ce n'est pas la manière de fesser fille sans promesse ", répond Macée




Plus raffinés sont les propos de Charles d'Orléans- qui font d'ailleurs écho à une scène de la tapisserie-"le blanc pain" et le "pain bis", désignant métaphoriquement les nobles dames ou les simples villageoises:

Rondeau XXIII

En changeant mes appétits,
Je suis tout soûl de blanc pain, 
Et de manger meurs de faim
D'un frais et nouveau pain bis.

A mon gré ce pain faitis
Est un morceau de souverain;
En changeant mes appétits, 
Je suis tout soûl de blanc pain.

Plutôt annuit que demain
J'en aurai  mon vouloir plein
En changeant mes appétits! 







La dernière étape a conduit les 35 invités devant la sculpture de Jules Coutan , l'Amour.



Monsieur Blaizeau a rappelé 
que cette statue se trouvait autrefois dans le jardin d'un contrôleur des finances, et que celui -ci 
-légende ou réalité?-avait ôté  pudiquement le petit dieu ailé de la vue de ses filles...



Quoi qu'il en soit,  fortement endommagée au cours des bombardements alliés, la statue n'a pas été complètement restaurée, et ce, délibérément, afin de souligner sa blessure, qui fut  aussi celle de la ville.

L'Amour blessé, l'Amour qui blesse...enchaînement propice à lecture d'un sonnet de Louise Labé:

Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté,
Petits jardins pleins de fleurs amoureuses
Où sont d'Amour les flèches dangereuses,
Tant à vous voir mon oeil s'est arrêté !

Ô coeur félon, ô rude cruauté,
Tant tu me tiens de façons rigoureuses,
Tant j'ai coulé de larmes langoureuses,
Sentant l'ardeur de mon coeur tourmenté !




Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez,
Tant de bons tours par ces yeux recevez ;
Mais toi, mon coeur, plus les vois s'y complaire.

Plus tu languis, plus en as de souci,
Or devinez si je suis aise aussi,
Sentant mon oeil être à mon coeur contraire.

............................................................................. 

Pour clore cette promenade galante, chacun des participants s'est vu offrir, par le maître des lieux, un délicieux chocolat en forme de coeur et une carte postale reproduisant une oeuvre de Luigi Castiglioni, Ombre, acrylique et or sur toile (1993).



                                              Rendez-vous est  pris pour la Saint -Valentin 2017!

mercredi, février 17, 2016

Amour ne fit pas tapisserie...(1/2)

...en cette soirée de Saint-Valentin 2016 :


    visite coquine organisée par le conservateur, Robert Blaizeau 

pour aborder sous un jour nouveau les collections permanentes du musée et en découvrir d'autres, plus lestes, sorties de l'Enfer  pour l'occasion, autrement dit de leur(s) réserve(s) 


     Quelques lecteurs s'étaient piqués au jeu en prêtant leur voix aux textes illustrant, de près ou de loin les oeuvres sélectionnées et commentées .


     A tout seigneur tout honneur: 

dans l'espace Follain, quelques dessins du poète né à Canisy rendent hommage au corps féminin;





un  poème inédit, lu par Jacques, honore  la beauté vigoureuse et rustique de la Normande,




déjà célébrée par  le sculpteur  Arthur Le Duc (1848-1918), né à Torigni /Vire

La Normande

Elle est belle vraiment, la Normande robuste
Avec son large col implanté grassement,
Avec ses seins, orgueil et gloire de son buste
Que fait mouvoir sans cesse un lourd balancement !

Elle est belle la fille aux épaules solides
Belle comme la force aveugle et sans effroi !
Il faut pour l’adorer longtemps des cœurs valides
A l’épreuve du chaud, de la pluie et du froid.

Les phtisiques amants de nos lâches poupées
Reculeraient devant ce corps rude et puissant
Dont les mains, aux travaux de la terre occupés,
Montrent, au lieu de lys l’âpre rougeur du sang.

Au détour du sentier, alors qu’elle débouche
Ainsi qu’une génisse errant en liberté
On croit voir la Cérès indomptable et farouche
Du gras pays normand si riche en santé.

Jean Follain La Flèche d’Or

    Un peu plus loin, une oeuvre en marbre blanc de Gustave Crauk (1827-1905) , élève de James Pradier, suscite une halte et les commentaires approfondis du conservateur.

Le titre mythologique apparemment anodin "Nymphe donnant à boire à un satyre"cache en fait les préludes à une bacchanale, ce que laissent d'ailleurs supposer l'attitude sensuelle des deux personnages et les symboles phalliques







La comparaison avec le groupe sculpté de Pradier, Satyre et bacchante  est éclairante.
Cette oeuvre ( exposée au Louvre) fit scandale au Salon de 1834.



   
  Magnifique  prétexte à une lecture, faite par Pascale, du seul passage érotique du roman Dans la main du diable d'Anne-Marie Garat  digne des romans libertins du XVIII ème s. !






Avec la mort de Sapho du symboliste Gustave Moreau,  Eros et Thanatos s'unissent,





ainsi que dans le  poème de Jean Follain, La Mort.


Avec les os des bêtes
l’usine avait fabriqué ces boutons
qui fermaient 
un corsage sur un buste
d’ouvrière éclatante
lorsqu’elle tomba
l’un des boutons se défit dans la nuit
et le ruisseau des rues
alla le déposer
jusque dans un jardin privé
où s’effritait
une statue en plâtre de Pomone
rieuse et nue.


Territoires © Gallimard Poésie

L'Académie masculine peinte par J-F. Millet a été, pour Robert Blaizeau, l'occasion de rappeler les objectifs et les règles de la peinture de nu, en usage au XIX ème siècle:

Savoir peindre la nudité - outre pour les sujets religieux ou mythologiques- permettait de maîtriser l'anatomie, et, par conséquent de peindre sans erreurs les personnages vêtus.
Les séances  procédaient par étapes: copies  de dessins, puis d'après sculptures et enfin passage au modèle vivant.
Pas de modèles féminins afin de ne pas troubler les apprentis  peintres, et bien sûr, pas de modèles masculins pour les jeunes filles, qui se cantonnaient à la simple copie de dessins!








Nous retrouvons le sculpteur Arthur Le Duc, inspiré par Le baiser, 




tout comme l'a été, dans ce sonnet,  la poétesse du XVIème S. Louise Labé, (surnommée La belle Cordière).

Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.



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(A suivre )

Monet au fil de l'eau

                                                                         Nymphéas                                                           ...