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mercredi, septembre 09, 2009

"Parce que c'était lui, parce que c'était moi"


C'est par cette formule -devenue célèbre- que
Michel de Montaigne définit les liens amicaux qui l'ont uni à Etienne de la Boétie, jeune magistrat humaniste, rencontré en 1557 et trop tôt disparu, à l'âge de 33 ans en en 1563.

(Cliquez pour voir en détail la maison natale de la Boétie à Sarlat )

"Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n'avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.

Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII - Montaigne

8 commentaires:

  1. Il n'y a pas de raison à l'amitié, ni à l'amour.

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  2. Quel magnifique architecture!
    Je repasserais pour mieux lire...
    Bonne journée A +

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  3. Montaigne et la Boétie pour moi c'est aussi "les copains d'abord" de Brassens
    C'est curieux que tu fasses un message sur l'amitié. J'en ai fait un aussi sur Passerelle aujourd'hui.
    Par amitié on écoute les préoccupations de l'autre et on le fait progresser et on progresse soi-même...
    (Amis étaient aussi Goethe et Schiller, séparés aussi par la mort, hélas n'est pas Philémon et Baucis tout le monde)

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  4. HPY: la raison en est un "je ne sais quoi"!
    Lucie: la charmante chanson de Brassens a certainement popularisé ces deux amis célèbres !

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  5. Montaigne is one of the French authors I read (in translation) in school. As I recall, I very much admired his essays.

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  6. Quelle bonne idée de faire revivre et resurgir ce bel extrait.
    Qu'entendait-on par "essais" à l'époque?
    Une belle façade moyennageuse sur tes photos.

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  7. Thérèse, "Essai "vient du bas -latin "exigere":juger, examiner, PESER."
    Montaigne entendait présenter, à partir de ses expériences, ses réflexions, ses pensées .

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