Lieu jadis familier aux Cherbourgeois, ce café est cité dans un roman de Kléber Haedens, Adios ,( publié chez Grasset) à propos d' une anecdote démythifiant l'univers familial, "l'affaire du Grand Balcon" :
"Je ne sais si tous les enfants pensent la même chose de leur famille. Durant mon jeune âge j'ai considéré mes parents comme des créatures semi-divines, entièrement admirables, des êtres d'une science complète, d'une sagesse absolue, supérieurs à tous les autres, simples cloportes auprès d'eux. Deux incidents apparemment sans importance et d'ailleurs vite étouffés firent dans ma confiance une brèche qui n'allait cesser de s'élargir. A la moindre défaillance des parents du genre noble le monument factice de la vénération familiale laisse tomber des pierres et le masque d'or commence à s'écailler.
C'était à Cherbourg. Nous venions de cheminer pendant près de trois heures rue de l'Abbaye. Je devais avoir une douzaine d'années à cette époque, je marchais toujours entre mon père et ma mère, mais on ne me tenait plus par la main et je pouvais de loin en loin faire une remarque, à condition qu'elle ne soit pas "sotte". J'avais demandé, une demi-heure plus tôt, s'il n'était pas possible de pousser jusqu'au port. J'aimais voir de près les bateaux gris que mon père appelait les contre-torpilleurs et de loin les cheminées des transatlantiques de la Cunard Line mouillés dans la rade. Mon père s'était contenté de répondre brièvement : "Fais ce qu'on te dit".
Un de ses principes était qu'on ne doit jamais donner d'entorses aux itinéraires. Cependant mon projet devait lui trotter dans la tête, car il dit soudain d'une voix placide : "On pourrait peut-être aller jusqu'à la place Napoléon. Qu'en dis-tu, maman ?"
Ma mère ne répondit pas tout de suite. Elle était méfiante comme le renard des sables. Pour elle, cachait un piège toute proposition étrangère au dialogue qu'elle avait fixé une fois pour toutes avec mon père et qu'ils se récitaient ponctuellement chaque jour. Mais la curiosité chez elle égalait la méfiance. Elle voulut voir ce que dissimulait cette idée à la fois insolite et fade d'aller du même pas"jusqu'à la place Napoléon"

"
l'empereur était toujours à califourchon sur son cheval de bronze, un doigt pointé sur l'Angleterre. Mon père tira vers la droite en direction du quai Coligny".
L'objectif du père est de pousser jusqu'au café du *Grand Balcon," honnête caf'conc fréquenté par de sages familles bourgeoises en fin de promenade " et par ses collègues, mais que la mère voit comme un lieu de perdition, après y avoir entendu la chanteuse Conchida Valladolid interpréter Carmen. Jérôme, le narrateur , découvre, lui, un autre monde:
"La peau brune de Conchita Valladolid, ses regards, sa voix venaient de me révéler l'extase et la menace. En sortant du Grand Balcon, je vis comme un autre monde la colline du Roule au temps de son ancien ermitage, l'eau plate du port, les pavés du quai Alexandre III où j'avais rêvé de fuite aux îles Anglo- Normandes, et j'allai en dansant vers Equeurdreville dans le soir gris du Cotentin ." Adios, Les cahiers Rouges, Grasset
Première étape vers la découverte de la duplicité des adultes," l'affaire du grand balcon" sera suivie, dans la chronique familiale, par le "scandale du café des colonnes "à la Rochelle et par d'autres épisodes laissant entrevoir les sages parents sous un tout autre jour .
*La façade abîmée de l’ancien café du Grand balcon, devenu ensuite cinéma Le Central, était de style second Empire, avec cariatides et guirlandes de fleurs.
(Pas de photos personnelles, hélas ...de ce café aujourd'hui disparu Aucune trace sur les sites consultés . Ci-dessous, carte postale ancienne représentant le théâtre- de style Second Empire avec cariatides-et , le jouxtant, le café du théâtre )

lire:
s.huet.free.fr/dialektos/folio/klebhaed1.htm
J'ai découvert assez tard cet écrivain né en 1913 à Equeurdreville.
Son père, militaire de carrière avait servi au Sénégal comme officier d'artillerie. C'est le milieu conformiste des Dutoit, fonctionnaires coloniaux , qui est évoqué avec une ironie légère dont l'extrait ci-dessus (la promenade dans Cherbourg, de la rue de l'abbaye à la place Napoléon ) donne une idée .
Biographie de K Haedens:
www.evene.fr/celebre/biographie/kleber-haedens-6165.php
fr.wikipedia.org/wiki/Kléber_Haedens
Ses goûts épicuriens , ses chroniques sur le rugby lui donnent une aura fort sympathique, à l'instar d'Antoine Blondin- célèbre pour sa passion du cyclisme et de l'alcool -et classé comme lui , dans l'école des Hussards, tendance politique"anarchiste de droite". Beaucoup moins sympathique, en revanche , son appartenance à l'Action française, d'où la polémique suscitée par l'initiative du maire de la Garenne-Colombes de donner au collège le nom de cet écrivain- pourfendeur de Victor Hugo et de Zola, dans son Histoire de la littérature française- et qui , de plus a écrit dans le journal "Je suis partout". Invité à l'inauguration du collège, Jean d'Ormesson s'est fait l'avocat de Kléber Haedens , qu'il a qualifié "de type absolument charmant"
Voir liens /polémique :
passouline.blog.lemonde.fr/2008/11/24/le-ton-monte-a-la-garenne-colombes/
www.non-a-haedens.fr/france3.htm /bibliobs.nouvelobs.com/20081126/8937/jean-
dormesson-kleber-haedens-etait-un-type-absolument-charmant
bibliobs.nouvelobs.com/20090204/10390/non-a-kleber-haedens